Et si la véritable force masculine ne consistait plus à tout supporter, tout contrôler et ne rien montrer ?
Il existe une armure que beaucoup d’hommes portent si longtemps qu’ils finissent par oublier qu’ils la portent.
Elle ne fait aucun bruit.
Elle peut prendre la forme d’un silence lorsqu’on aurait envie de dire : « Je ne vais pas bien. »
D’un sourire lorsque quelque chose vient de nous blesser.
D’une colère qui cache en réalité de la peur.
D’un besoin de tout contrôler lorsque, intérieurement, nous nous sentons perdus.
D’une obsession pour le travail, le sport, la réussite ou la performance qui nous évite parfois de nous retrouver seuls avec ce que nous ressentons.
Ou simplement de cette réponse devenue automatique :
« Ça va. »
Même lorsque ça ne va pas.
Je connais cette armure.
Et je crois qu’avant de demander aux hommes de la retirer, il faut commencer par comprendre pourquoi ils l’ont construite.
Parce qu’elle n’est pas apparue par hasard.
Masculin et féminin : sortir enfin de la guerre des opposés
Lorsque nous parlons aujourd’hui d’énergie masculine et féminine, je trouve que nous tombons souvent dans une vision beaucoup trop binaire.
Un homme serait comme ceci.
Une femme serait comme cela.
Comme s’il existait deux mondes parfaitement séparés.
La réalité humaine est infiniment plus subtile.
Nous possédons évidemment des différences biologiques, hormonales et corporelles. Mais notre monde intérieur ne se résume pas à notre sexe biologique.
Un homme peut porter en lui la détermination, la structure, la capacité d’action et de protection, tout en étant profondément sensible, intuitif, réceptif et capable de douceur.
Une femme peut être profondément réceptive et sensible tout en possédant une immense capacité d’action, de décision, de structure et d’affirmation.
Ces dimensions ne devraient pas être ennemies.
Elles devraient pouvoir dialoguer.
Les traditions taoïstes l'expriment depuis longtemps à travers les principes du Yin et du Yang : non pas deux forces qui doivent se combattre, mais deux polarités complémentaires qui prennent sens dans leur relation.
Le problème n’est donc pas d’être « trop masculin » ou « trop féminin ».
Le problème apparaît davantage lorsque nous coupons une partie de nous-mêmes pour correspondre à ce que nous croyons devoir être.
Et notre époque favorise beaucoup cette fragmentation.
Nous vivons dans une culture qui valorise énormément la performance, la rapidité, la productivité, la compétition et le résultat.
Les femmes peuvent elles aussi être poussées à fonctionner continuellement dans cette logique.
Mais chez de nombreux hommes, une autre coupure existe : celle du monde émotionnel.
Et lorsque nous coupons cette partie de nous-mêmes, nous ne devenons pas nécessairement plus forts.
Nous devenons parfois simplement moins capables de nous comprendre.
« Un homme ne pleure pas »
Beaucoup d’hommes ont grandi avec des phrases qu’ils n’ont même plus conscience de porter.
Sois fort.
Arrête de pleurer.
Ne te plains pas.
Débrouille-toi.
Ne montre pas que ça t’atteint.
Un homme doit savoir gérer.
Ces phrases peuvent sembler anodines.
Mais lorsqu’elles sont répétées pendant des années, elles peuvent progressivement devenir une identité.
Un garçon comprend alors quelque chose :
Certaines parties de moi sont acceptables et d’autres doivent rester cachées.
Il apprend à montrer sa force, mais pas toujours sa peur.
Sa réussite, mais pas son sentiment d’échec.
Sa colère, mais rarement sa tristesse.
Son désir, mais plus difficilement son besoin d’amour.
Il peut apprendre à résoudre les problèmes des autres sans savoir demander de l’aide pour les siens.
Et cette stratégie fonctionne.
Pendant un temps.
Parce que l’armure protège.
Elle nous permet d’avancer lorsque nous n’avons pas les outils nécessaires pour traverser ce que nous ressentons.
Elle nous permet parfois de survivre à une enfance difficile, à un père absent ou exigeant, à des humiliations, à des ruptures, à des échecs, à la solitude ou à la pression de devoir devenir quelqu’un.
Le problème n’est donc pas d’avoir construit une armure.
Le problème commence lorsque nous continuons à vivre à l’intérieur alors que le danger n’est plus là.
Quand l’armure devient une prison
Imagine un homme qui vient de perdre son emploi.
Il a peur.
Il doute de sa valeur.
Il se demande comment il va subvenir aux besoins de sa famille.
Mais lorsqu’on lui demande comment il va, il répond :
« Aucun problème. Je vais trouver une solution. »
Puis il travaille davantage.
Il dort moins.
Il devient irritable.
Il commence à se refermer avec sa partenaire.
Il ne sait peut-être même pas lui-même qu’au-dessous de son irritation se trouve une immense peur de ne plus être à la hauteur.
Ou cet autre homme qui vient de vivre une rupture.
Il dit :
« Je m’en fiche. Je passe à autre chose. »
Il remplit immédiatement son agenda.
Il sort.
Il travaille.
Il rencontre quelqu’un d’autre.
Mais chaque moment de silence devient difficile parce que quelque chose en lui n’a jamais eu l’espace d’être vécu.
Ou encore celui qui aime profondément sa partenaire, mais qui, lorsqu’elle lui dit :
« J’ai besoin que tu me dises ce que tu ressens »,
ne sait sincèrement pas quoi répondre.
Pas parce qu’il ne ressent rien.
Mais parce que personne ne lui a jamais appris à mettre des mots sur ce qui se passe à l’intérieur.
Voilà pourquoi je crois que demander simplement aux hommes d’« être plus vulnérables » ne suffit pas.
Encore faut-il leur montrer que cet espace est possible.
Et surtout qu’il est sûr.
Ce que l'une de mes relations m’a appris sur mon armure
Je ne parle pas de tout cela uniquement parce que je l’observe chez les hommes que j’accompagne.
Je le connais aussi de l’intérieur.
L’une de mes relations m’a notamment confronté à une forme d’armure beaucoup plus subtile que celle de l’homme froid, distant ou incapable de parler de ses émotions.
Parce que mon armure, à moi, pouvait au contraire avoir l’apparence de l’amour.
J’aidais.
Je soutenais.
J’accompagnais.
Je cherchais des solutions.
J’anticipais les besoins.
Je portais énormément.
Et pendant longtemps, j’ai considéré cela uniquement comme une qualité.
Jusqu’à ce que je comprenne qu’une partie de cette générosité cachait aussi quelque chose de beaucoup plus vulnérable.
Une peur silencieuse :
Si j’arrête de porter, est-ce qu’on me choisira encore ?
Alors je donnais parfois avant même de me demander ce dont moi j’avais besoin.
Je pouvais être présent pour les difficultés de l’autre tout en gardant certaines des miennes à l’intérieur.
Je pouvais chercher à comprendre ce que l’autre ressentait sans toujours parvenir à dire clairement :
« Voilà ce que je ressens, moi. Voilà ce dont j’ai besoin. Voilà ce qui me fait mal... »
Et lorsque nous fonctionnons ainsi, quelque chose de dangereux peut progressivement s’installer.
Nous donnons.
Nous donnons encore.
Nous nous convainquons que nous pouvons gérer.
Puis, sans même nous en rendre compte, nous commençons à attendre que l’autre voie tout ce que nous avons porté.
Qu’il comprenne nos besoins sans que nous ayons eu à les exprimer.
Qu’il nous donne spontanément ce que nous-mêmes n’avons jamais osé demander.
Et lorsque cela n’arrive pas, la frustration apparaît.
Parfois même le ressentiment.
Cette relation avec cette femme m’a obligé à regarder cela en face.
Elle m’a montré qu’on peut être profondément sensible, avoir travaillé sur soi pendant des années, être capable de parler de spiritualité, d’émotions et de conscience… et posséder malgré tout des endroits où l’on continue à se protéger.
J’ai également compris quelque chose d’essentiel :
la vulnérabilité ne consiste pas simplement à raconter ses blessures.
On peut parler énormément de soi tout en continuant à protéger l’essentiel.
Être vulnérable, c’est parfois beaucoup plus simple... et beaucoup plus inconfortable.
C’est pouvoir dire :
« J’ai besoin de toi. »
« J’ai peur de te perdre. »
« Ça m’a blessé. »
« Je ne peux pas porter cela seul. »
« Je ne sais pas quoi faire. »
Sans immédiatement chercher une solution.
Sans se cacher derrière son rôle.
Sans transformer sa vulnérabilité en contrôle.
Sans attendre que l’autre devine.
J’ai aussi découvert qu’il existe une condition essentielle à cette ouverture : la sécurité émotionnelle.
Nous pouvons avoir toute la volonté du monde d’être transparents ; si nous avons l’impression que ce que nous révélons pourra être retourné contre nous, jugé, minimisé ou utilisé pour nous culpabiliser, une partie de nous apprendra naturellement à se refermer.
Cela ne signifie pas rendre l’autre responsable de notre fermeture mais comprendre que la vulnérabilité se construit à deux : par notre courage d’ouvrir la porte, mais aussi par la qualité de l’espace dans lequel cette ouverture est reçue.
Cette relation m’a finalement appris quelque chose que je n’aurais probablement jamais compris avec la même profondeur dans un livre ou une formation :
on peut porter énormément par amour et, sans s’en rendre compte, utiliser le fait de porter comme une manière de ne pas montrer combien nous avons nous-mêmes besoin d’être portés parfois.
Et peut-être que c’est aussi cela, déposer les armes.
Ne plus avoir besoin d’être constamment celui qui sait.
Celui qui aide.
Celui qui répare.
Celui qui tient debout.
Accepter que derrière l’homme capable, autonome et solide puisse aussi exister un homme qui doute, qui a peur, qui a besoin d’être rassuré, soutenu et surtout aimé.
Je n’ai pas perdu ma force en découvrant cette partie de moi.
Au contraire.
J’ai commencé à comprendre que mon armure ne m’empêchait pas seulement de souffrir.
Elle pouvait aussi m’empêcher d’être véritablement rencontré là où j’étais le plus humain.
La vulnérabilité n’est pas l’opposé de la force
Pendant longtemps, nous avons associé vulnérabilité et faiblesse.
Pourtant, je vois les choses exactement à l’inverse.
Il faut parfois beaucoup plus de courage pour regarder quelqu’un dans les yeux et dire :
« J’ai peur. »
« Ça m’a blessé. »
« Je suis perdu. »
« J’ai besoin d’aide. »
que pour prétendre que rien ne nous atteint.
Parce que lorsque je cache une partie de moi, je dois constamment la protéger.
Je dois surveiller ce que je montre.
Ce que je dis.
Ce que les autres pourraient découvrir.
Mais lorsqu’il n’y a plus rien à cacher, quelque chose se détend.
Je n’ai plus à défendre une image.
Je peux simplement être là.
Entier.
C’est en ce sens que la transparence peut devenir une forme extraordinaire de résilience.
Non pas parce qu’un homme émotionnellement ouvert ne souffrira plus.
Mais parce qu’il n’aura plus besoin de se couper de lui-même chaque fois qu’il souffre.
Lorsque le silence devient trop lourd
Ce sujet dépasse largement le développement personnel.
Les données internationales montrent que les taux de mortalité par suicide sont nettement plus élevés chez les hommes que chez les femmes dans la grande majorité des pays pour lesquels des données sont disponibles.
Les raisons de cet écart sont complexes et ne peuvent être réduites à une seule explication : facteurs sociaux et culturels, consommation d’alcool ou de drogues, méthodes utilisées, pression sociale, stigmatisation et difficulté à chercher du soutien peuvent notamment entrer en jeu.
Mais une chose mérite notre attention :
beaucoup d’hommes ont encore énormément de difficulté à dire qu’ils vont mal.
Et ce silence peut coûter très cher.
Nous avons donc besoin d’espaces où un homme puisse dire :
« Je ne sais plus quoi faire. »
sans être considéré comme incapable.
Où il puisse pleurer sans perdre sa dignité.
Où il puisse demander de l’aide sans avoir l’impression d’avoir échoué.
Où il puisse être entendu avant d’avoir besoin de s’effondrer pour que quelqu’un réalise enfin qu’il souffrait.
Je ne peux pas demander à un homme d’aller là où je refuse moi-même d’aller
Dans mes accompagnements, il existe pour moi une règle fondamentale :
je ne peux pas inviter quelqu’un à être vulnérable si je refuse moi-même de l’être.
Je ne veux pas accompagner depuis un piédestal.
Je ne veux pas donner l’image d’un homme qui aurait tout compris, tout résolu et transcendé toutes ses blessures.
Ce serait faux.
J’ai moi aussi rencontré mes blessures.
Celles liées au père.
Mes peurs.
Mes contradictions.
Mes dépendances émotionnelles.
Mes erreurs.
Mes ombres.
Les parties de moi dont je suis fier et celles que j’aurais parfois préféré cacher.
Et je continue à les rencontrer.
Parce que le travail sur soi n’est pas une destination où l’on reçoit un diplôme déclarant :
« Félicitations, tu es maintenant guéri! »
C’est une relation vivante avec soi-même.
Et quelque chose de très puissant se produit lorsqu’un homme voit un autre homme parler depuis cet endroit sans perdre sa verticalité.
Il comprend :
Je peux ressentir sans m’effondrer.
Je peux pleurer et rester un homme.
Je peux reconnaître ma peur sans lui abandonner ma vie.
Je peux demander de l’aide sans perdre ma valeur.
Je peux être fort sans être fermé.
C’est souvent là que le véritable travail commence.
Déposer les armes ne signifie pas abandonner sa puissance
L’objectif n’est absolument pas de transformer les hommes en êtres passifs, hésitants ou incapables d’agir.
Nous avons besoin de notre puissance.
Nous avons besoin de direction.
De courage.
De discernement.
De limites.
De responsabilité.
De capacité d’action.
De cette énergie qui nous permet de protéger ce qui compte, de prendre une décision difficile, de traverser l’inconfort et de rester debout lorsqu’une tempête arrive.
Mais une force qui ne sait plus écouter le cœur peut progressivement devenir rigidité.
La protection peut devenir contrôle.
La détermination peut devenir domination.
La responsabilité peut devenir incapacité à déléguer.
L’indépendance peut devenir isolement.
La maîtrise peut devenir répression émotionnelle.
Et c’est là toute la différence entre être fort et être constamment en défense.
Déposer les armes ne signifie donc pas perdre sa masculinité.
Cela signifie d'arrêter de combattre chaque émotion comme si elle était un ennemi.
Concrètement, par où commencer ?
Le chemin peut commencer de manière extrêmement simple.
Identifier les croyances que nous avons héritées :
« Un homme ne pleure pas. »
« Je dois régler mes problèmes seul. »
« Si je montre que je suis blessé, on pourra m’atteindre. »
« Ma valeur dépend de ce que je produis. »
« Je dois toujours savoir quoi faire. »
Puis commencer à revenir dans le corps.
Respirer.
Observer.
Mettre un mot sur ce qui est présent.
Pas ce que nous pensons de l'émotion.
L’émotion elle-même.
Est-ce de la colère ?
De la peur ?
De la honte ?
De la tristesse ?
De la solitude ?
Un besoin d’être reconnu ?
Une peur d’être abandonné ?
Puis apprendre progressivement à l’exprimer sans en rendre l’autre responsable.
Non pas :
« Tu me fais sentir comme ça. »
Mais :
« Voilà ce qui se passe en moi. »
Cette différence peut transformer une relation.
Et puis il y a les autres hommes...
Je crois profondément que nous avons également besoin de retrouver une forme de fraternité.
Pas uniquement celle qui se construit autour du sport, des affaires, de l’alcool, des plaisanteries ou de la performance.
Mais celle où deux hommes peuvent réellement se demander :
« Comment vas-tu ? »
et être prêts à entendre autre chose que :
« Bien. »
Nous sommes souvent éduqués à nous mesurer les uns aux autres.
Qui réussit le mieux ?
Qui gagne le plus ?
Qui est le plus fort ?
Qui attire le plus ?
Qui possède davantage ?
Qui a raison ?
Pourtant, quelque chose change lorsqu’un homme assis face à un autre comprend :
Je n’ai rien à te prouver.
La compétition peut alors laisser place à la présence.
Et la fraternité devient un espace où l’armure peut enfin être déposée quelques instants.
Parce que parfois, un homme n’a pas besoin qu’on lui donne une solution.
Il a simplement besoin qu’un autre homme soit suffisamment présent pour lui dire :
« Je t’entends. Tu n’as pas besoin de faire semblant avec moi. »
Une autre définition de la force
Alors peut-être que la question n’est finalement pas :
Comment devenir plus masculin ?
Peut-être que la question est :
Comment devenir plus entier ?
Un homme capable d’être clair sans devenir rigide.
Fort sans devenir dur.
Sensible sans perdre son centre.
Aimant sans s’abandonner lui-même.
Vulnérable sans renoncer à ses limites.
Déterminé sans avoir besoin d’écraser.
Capable d’action mais également capable de silence.
Capable de protéger, mais aussi de recevoir.
Capable de tenir debout, mais aussi de dire :
« Aujourd’hui, j’ai besoin que quelqu’un marche un peu avec moi. »
Voilà une masculinité qui m’intéresse.
Pas le stéréotype du guerrier invincible.
Pas davantage celui du « gentil garçon » qui s’efface pour être aimé.
Mais un être humain complet.
Fort et doux.
Lucide et sensible.
Ancré et ouvert.
Capable d’agir et capable d’aimer.
Hommes, nous pouvons déposer les armes !
Parce qu’il arrive un moment où ce qui nous protégeait commence à nous empêcher d’être touchés.
Et si rien ne peut nous toucher…
rien ne peut véritablement nous rencontrer non plus.
Ni notre partenaire.
Ni nos enfants.
Ni nos amis.
Ni nos frères.
Ni même nous-mêmes.
Déposer les armes demande du courage.
Peut-être davantage que d’apprendre à les manier.
Mais derrière elles ne se trouve pas un homme plus faible.
Il y a peut-être simplement l’homme que nous étions avant d’apprendre que certaines parties de nous ne pouvaient pas être montrées.
Et cet homme n’a pas besoin de devenir quelqu’un d’autre.
Il a simplement besoin de pouvoir revenir entièrement à lui-même.
Je vous souhaite une belle vie,
À bientôt,
Fabio

